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"Pour ceux qui viendront après !"

  • Photo du rédacteur: Onethrîn
    Onethrîn
  • 17 févr.
  • 6 min de lecture

Dernière mise à jour : 20 févr.



Le soleil froid de l’hiver éclairait l’atelier d’une clarté douce, projetant ses quelques rais de lumière sur le bois usé des étagères qui habillaient la pièce. Je flânais entre les établis, remettant machinalement quelques volumes à leur place, lorsque mon regard s’arrêta sur un carnet à la reliure usée qui traînait parmi d’autres ouvrages sur mon plan de travail. En effleurant sa couverture de cuir patiné, il me sembla étrange de n’en avoir jamais consigné l’origine dans mes propres registres.


Je me souvenais pourtant des circonstances dans lesquelles il m’avait, pour ainsi dire, été confié, au détour d’un voyage qui avait débuté par une vieille histoire entendue sur la route. On y évoquait un manoir isolé, abandonné depuis des générations, où l’on disait que certaines œuvres refusaient de mourir. Il n’en avait pas fallu plus pour éveiller ma curiosité, et, tout naturellement, j’en avais parlé à ma sœur Lyraën, la Chromarque, maîtresse des couleurs et des harmonies du monde peint, tout aussi intriguée que moi par ce genre de récit. Nous étions donc partis à la recherche de ce manoir aux œuvres immortelles…


Le voyage nous avait conduits à Lumière, une ville bien plus moderne que celles que j’avais l’habitude d’explorer. Dans l’un de ses quartiers anciens, où certaines demeures semblaient avoir été oubliées par la ville elle-même, se dressait à l’écart des artères les plus fréquentées, un manoir massif. Sa façade sombre, encore marquée par une architecture fastueuse, laissait deviner un lieu autrefois prestigieux, désormais figé hors du temps. Ses hautes fenêtres, opaques de poussière, ne laissaient rien deviner de ce qu’il renfermait.


À l’intérieur, l’espace s’organisait autour d’un vaste hall aux proportions impressionnantes dominé par un plafond à caissons richement décoré. Un large escalier s’élevait en son centre, encadré de balustrades ouvragées, tandis que des appliques diffusaient - chose étrange pour un lieu abandonné - une lumière chaude, presque dorée. Moult tableaux se trouvaient là, œuvres achevées ou esquisses anciennes, comme si plusieurs générations de peintres s’étaient succédé sans jamais vraiment quitter les lieux, faisant de celui-ci un écrin pour leurs travaux. Lyraën s’attarda devant chaque toile, sondant l'énergie même des pigments.


Depuis le hall, plusieurs couloirs se déployaient, desservant les différentes ailes du manoir. Nous les parcourûmes sans hâte, découvrant des salons chaleureux où subsistaient des bibliothèques aux rayonnages chargés ou encore des chambres, dont le mobilier semblait attendre un retour qui ne viendrait plus.


Après avoir gravi le large escalier central, nous empruntâmes le couloir principal de l’étage. Largement ouvert, il conservait quelque chose de solennel. C’est au fond de cette enfilade que se trouvait la salle que nous cherchions.


La porte s'ouvrit sur un espace qui semblait défier les proportions du reste de la demeure. Ici, les plafonds s'élevaient si haut qu'ils se perdaient presque dans la pénombre. D'épais pans de velours cramoisi pendaient des sommets invisibles, encadrant des ouvertures d'une vertigineuse verticalité. Sous nos pieds, le dallage sombre, marbré de reflets cobalt, était jonché de quelques toiles vierges et de chevalets solitaires, tandis qu'une petite table basse, encombrée de flacons et de pinceaux, témoignait d'un travail brusquement interrompu. Nul ne saurait cependant dire depuis quand.


Dans ce silence absolu, la pièce tenait plus du sanctuaire que de l'atelier. En son centre, dans cette sorte de clair-obscur, une imposante toile trônait sur un grand châssis. Entourée d’un cadre ancien, lourdement ouvragé, elle était faite de bleus profonds, de blancs laiteux et de noirs charbonneux, qui formaient une composition instable. Les formes semblaient s’y superposer sans jamais se fixer tout à fait, comme si le paysage refusait de se laisser saisir. Tantôt une masse sombre paraissait s’élever en son centre, dominante, tantôt elle se dissolvait, laissant place à d’autres lignes, d’autres architectures incertaines. Un petit tabouret était installé juste devant elle, humble invitation à s'asseoir pour créer ou, peut-être, à se perdre dans l'abîme du tableau.


Ma sœur détailla longuement l’ouvrage. Peintresse de son état, Lyraën était versée dans l’art de voir au-delà de la peinture et des coups de pinceaux. Elle était capable de distinguer, sans mal, les simples représentations figées d’un instant, des œuvres incarnées, où le monde esquissé prenait vie. Sans surprise, cette toile était de ce genre là, c’est ce qui nous avait conduit à l’explorer.


Attentive aux fils invisibles de l’œuvre, Lyraën percevait ce monde autant qu’il la percevait, aussi semblait-elle dialoguer avec le paysage qui s’ouvrit devant nous, vaste et changeant. Les plaines pâles, balayées par le vent, laissèrent place à des zones plus sombres, presque minérales, puis à des étendues saturées de couleurs irréelles, où la lumière elle-même semblait altérée. Plusieurs jours durant nous explorâmes ce fantastique endroit, découvrant ses différents biomes, scrutant avidement alentours et horizon. Nous avions traversé ces lieux comme on traverse un pays ancien, attentifs à ne pas troubler ce qui s’y déployait.


L’exploration avait été généreuse : nous avions glané en chemin de précieux ingrédients, prélevés avec parcimonie. Qu'il s'agisse de plantes aux propriétés instables, de fragments minéraux chargés d’une énergie sourde ou de résidus impossibles à observer hors de ce monde, je savais déjà, sans encore les nommer, qu’ils rejoindraient les réactifs de mon atelier.


Tandis que nous poursuivions notre route, nos regards étaient sans cesse attirés vers le Nord, où se dressait une masse sombre d’une envergure monumentale. Ce monolithe, qui semblait régir le lointain tout entier, n’éveillait pourtant aucune réaction chez ceux que nous pensions, alors, être les seuls autochtones ; ils vaquaient à leurs occupations avec une indifférence déconcertante, comme si cette présence cyclopéenne n'était qu'un accident géographique sans importance.


Mais cette apparente apathie ne concernait pas tous les habitants de la toile. Nous apprîmes bientôt que certains d'entre eux vivaient sous la menace de ce qu’ils appelaient le gommage - un obscur procédé entraînant l’effacement progressif d’une partie de la population. Depuis leur ville d’origine, ils s’organisaient régulièrement en expéditions pour marcher vers le Nord et défier la fatalité qu’ils attribuaient à la structure noire.


Ces rumeurs de marcheurs déterminés cessèrent cependant bien vite d'être de simples récits de voyage. Au détour d’un chemin sinueux, alors que nous serpentions en lacets vers le monolithe, nous fîmes la découverte d’un bivouac, habilement positionné en retrait pour présenter un abri face aux intempéries. Son emplacement était marqué par un drapeau noir frappé d’un 33 doré. Autour de nous les traces semblaient indiquer qu’il avait été abandonné récemment, à la hâte. Une gourde abandonnée gisait, par exemple, près du foyer éteint. Nous inspectâmes méthodiquement les lieux, fouillant les cendres froides et observant la disposition des pierres qui avaient servi de sièges, mais ce ne fut qu'en sondant la paroi rocheuse que nous fîmes notre découverte. Dans une anfractuosité profonde, à l'abri des infiltrations d'eau, nous dénichâmes ce que ses occupants avaient pris soin de protéger avant de s'évanouir vers le Nord. C’était un carnet à la reliure usée, précieusement emballé dans un brassard aux mêmes couleurs que le drapeau. Une note sommaire l’accompagnait : “Pour ceux qui viendront après !”.


Je dépliai le brassard avec précaution avant de me plonger dans la lecture de ce qui s’avéra être un compte-rendu d'observation rigoureux, destiné aux apprentis de celui qui avait dû le tenir. Chaque changement de relief et chaque variation du climat y étaient consignés avec une précision chirurgicale. S’ajoutaient à ces observations le récit des aventures vécues par les membres de l'expédition. En cours de route, la première écriture avait été remplacée par une autre, fine et nerveuse. Alors que je pensais le reposer là où je l’avais trouvé - il ne m'était, après tout, pas adressé - une dernière note attira mon attention. Griffonnée hâtivement sur la toute dernière page, elle implorait qu'une main étrangère à la toile s'empare du registre de sorte que le souvenir des explorateurs perdure au-delà de la peinture. Aussi je le pris par devers moi et le glissai dans mon bagage.


Ce poids supplémentaire dans ma besace scella la fin de notre périple. L’exploration ne pouvait se prolonger indéfiniment. Le monde de la toile, aussi vaste et fascinant fût-il, n’était pas le nôtre. Nous avions longuement parcouru ses terres mouvantes et observé leurs habitants ; il était temps de rebrousser chemin. Cette décision s’imposa d’elle-même, même si quitter ce lieu revenait à refermer un livre que l’on savait ne jamais pouvoir relire tout à fait de la même manière. Lyraën, silencieuse, grava une dernière fois dans son esprit chaque nuance, chaque vibration des couleurs, conservant un écho vivant de ce monde bien après notre retour.


Le passage hors de la toile avait eu quelque chose de presque imperceptible. En un instant, nous nous étions retrouvés dans la salle du manoir, face à l’œuvre silencieuse. Rien n’y avait changé, et pourtant nous n’étions plus tout à fait les mêmes. Le carnet de l’Expédition 33, désormais en ma possession, pesait d’un poids nouveau : celui des voix qu’il préservait et des récits arrachés à l’effacement. Nous avions alors quitté les lieux conscients que ce monde continuerait d’exister au-delà de notre regard, indifférent à notre départ.


 Aujourd’hui, les fragments rapportés du monde de la toile reposent dans mon atelier, mêlés aux poudres et essences que je collecte habituellement. Les plantes aux propriétés instables, les résidus minéraux et ces quelques éclats impossibles à nommer se sont peu à peu fondus dans mes compositions, infusant mes préparations d’une énergie subtile. Les récits du journal, quant à eux, sont venus nourrir mon esprit d’idées nouvelles, et j’aime à penser que, dans les œufs de dragon qui suivirent, un fragment des aventuriers de l’expédition survit, porteur de la mémoire de ce monde de pigments.



Cette collection, composée de 8 œufs de taille moyenne et de 2 œufs plus imposants, sortira le 18 Février 2026 à 20h30.



Pour ma sœur, complice des commencements et témoin des métamorphoses.

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